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23/05/2010

Le syndrome d’épuisement professionnel chez les journalistes



Le risque accru d’épuisement professionnel chez les journalistes semble être lié aux changements au sein de la profession, ainsi qu’à une sensibilité au stress individuelle. Les évolutions dans le métier semblent entrer en collision avec la déontologie journalistique. C’est la conclusion principale qui ressort d’une recherche qualitative sur l’épuisement professionnel chez les journalistes en Flandre et menée par des chercheurs de l’école supérieure Artevelde. Les changements dans la profession sont liés à la digitalisation, la commercialisation et la concurrence croissante dans le monde des médias.

Une
recherche qualitative s’imposait lorsqu’en 2009 une étude quantitative a montré que plus de 10 pour cent des journalistes professionnels (N = 720) souffrent de symptômes d’épuisement professionnel qui correspondent aux plaintes de patients qui sont hospitalisés avec un burnout  (par rapport à 4 pour cent en moyenne chez la population active). Plus de 20 pour cent des journalistes courent un risque accru d'épuisement professionnel (par rapport à une moyenne de 16 pour cent). Par ailleurs l’enquête a montré que les journalistes sont beaucoup plus passionnés que la moyenne. D’où vient ce risque accru d’épuisement professionnel chez les journalistes? Comment vivent-ils leur burnout? Et comment en limiter les risques? Les chercheurs de l’école supérieure Artevelde ont mené 20 interviews détaillées auprès de journalistes professionnels qui ont vécu un burnout et ont soumis les résultats de leur analyse à un groupe de discussion. Le profil des répondants était d’une diversité optimale (au niveau du sexe, âge, fonction, statut, médias). L'analyse des résultats montre que tant les traits de personnalité que les conditions de travail spécifiques sont liés à l'épuisement professionnel.

Les journalistes interrogés estiment qu’ils sont préoccupés de nature, qu’ils manquent de confiance en soi et qu’ils sont perfectionnistes (le perfectionnisme n'est pas un trait de personnalité, mais un symptôme de l'anxiété). Ils semblent douter d’eux mêmes, ne pas être en mesure de pouvoir résoudre des problèmes et d’être ouvert au changement («hardiness»). Selon le consensus scientifique actuel ces traits de caractère sont liés à une personnalité sensible au stress.

En outre, les journalistes interrogés semblent avoir vécu un conflit avec leur environnement de travail dans les 6 domaines suivants: la charge de travail, le contrôle, la récompense, l'esprit d'équipe, le fair-play et les valeurs. Des tels conflits augmentent le risque d'épuisement professionnel (Maslach, Schaufeli, Leiter, 2001). Le domaine des «valeurs» semble jouer un rôle prépondérant et entrer en conflit avec les autres domaines cités. Les journalistes sont très désireux de faire leur travail correctement et conformément à leur déontologie, mais à cause de changements dans la profession journalistique cette mission est menacée. Ce conflit au niveau des valeurs semble être un élément essentiel lié à l'épuisement professionel.

L'incapacité des journalistes d’effectuer leur travail comme ils le souhaiteraient est liée à un certain nombre d'évolutions récentes dans la presse: le taux croissant de journalisme du copier/coller, la nécessité de suivre des formats préétablis, le journalisme ‘allégé’ qui publie ce que le consommateur des médias aime entendre. Les journalistes interrogés s’insurgent contre le  journalisme à sensation, contre l’accent accru mis sur les questions du jour et contre la baisse qualitative de l’information en général. L’emballement du journalisme « à grande vitesse » qui empêche les journalistes d’aller sur le terrain et fait fi de l’expertise est pour eux source de mécontentement. La multiplication des tâches augmente la pression au travail et le risque d'erreurs. La pression de travail excessive implique entr’autres un travail ininterrompu pendant des mois, une pression mentale due aux longues heures de travail imposé et la gestion émotionnelle lors de reportages sur des événements dramatiques. Les journalistes qui assurent des reportages de ce type d’événements peuvent de ce fait devenir plus vulnérables. De même que travail et famille se confondent au détriment des relations personnelles. Le conflit des journalistes avec leur conscience professionnelle est également lié au manque de fair-play dans les salles de rédaction. Les journalistes qui dans les médias accusent la discrimination des travailleurs âgés, des jeunes, des femmes subissent eux-mêmes cette discrimination dans leur propre environnement professionnel.

Les nouvelles évolutions au sein de la profession y sont introduites du haut vers le bas par une direction organisée de façon oligarchique. Auparavant les journalistes publiaient les nouvelles rassemblées sur le terrain. Aujourd'hui, ils sont de plus obligés de remplir des formats et essaient de résister aux tentatives d’influence économique et politique perdant ainsi leur autonomie et le contrôle sur leur travail. Il y a peu de protestation contre ces nouveaux développements de la part des journalistes. Cela est dû à l'absence d'esprit d'équipe dans les rédactions et est lié au caractère spécifique de la profession. Le journaliste est censé se faire remarquer par des ‘scoop’. La profession ne réagit guère contre les nouveaux développements à cause d’une insécurité d'emploi croissante. Au sein de la rédaction les journalistes sont condamnés au silence. L’esprit d'équipe laisse beaucoup à désirer par l'absence d’une gestion professionnelle des ressources humaines. Un bon travail à la rédaction est également rarement récompensé.

L'épuisement professionnel n'est pas un sujet de discussion parmi les journalistes qui, par définition, doivent disposer d’une capacité importante de résistance au stress. Le niveau élevé du machisme à la rédaction renforce ce tabou. Les symptômes de l'épuisement professionnel sont longtemps niés par les victimes. Les journalistes continuent à travailler jusqu'à l’épuisement professionel.

Même aux yeux des victimes de burnout le journalisme reste un emploi de rêve, un métier créatif, de prestige, plein d'expériences fantastiques. Même après une expérience d'épuisement professionnel les journalistes semblent rester très passionnés. C'est précisément cette passion qui fait que la prévention de burnout chez les journalistes n'est pas chose simple. Le groupe de discussion qui s’est penché sur la question de la prévention en appelle donc à une sensibilisation auprès des employeurs, des syndicats et des autorités sur le risque d’épuisement professionnel et à une meilleure gestion des ressources humaines, y compris pour les journalistes freelance qui souffrent souvent de conditions de travails médiocres. Cette meilleure gestion des ressources humaines doit veiller à la différenciation des tâches, afin que les journalistes soient affectés à des tâches dans lesquelles ils excellent. Le groupe de discussion plaide pour un meilleure communication dans les maisons de presse et pour la stimulation de la participation des journalistes. Le groupe lance un appel à davantage de ‘coaching’ et de formation sur place. Un ombudsman au sein des maisons de presse et une structure d’aide mise en place en cas de problème serait utile. Le médecin de travail devrait pouvoir apporter une aide concrète. Le retour au travail après un burnout doit être bien préparé à l’avance, y compris la possibilité d’un travail à temps partiel au début et d’un travail adapté.

 

Les chercheurs insistent sur la nécessité de mettre fin à la charge de travail excessive dans les salles de rédaction. Comme au Danemark, l'épuisement professionnel pourrait être reconnue comme une maladie professionnelle chez les journalistes. Les chercheurs demandent une plus grande indépendance par rapport à la rédaction et confirment l’importance du journalisme de qualité du bas vers le haut. Une surveillance particulière est requise pour les journalistes qui sont amenés à couvrir souvent des événements dramatiques.


Ce projet de recherche scientifique a été mené par deux collaborateurs de l’école supérieure Artevelde: Marleen Teugels, maître de conférences au département Bachelier en journalisme et journaliste d’investigation et Conny Vercaigne, sociologue et criminologue. L’enquête a été réalisée en collaboration avec l’Association des journalistes VVJ et la Fondation Pascal Decroos. Elle a été conduite avec l’assistance du professeur de psychologie médicale et de santé Elke Van Hoof (Vrije Universiteit Brussel et Centre du Cancer) et Hans De Witte, professeur de psychologie du travail (KU Leuven).